Au début du mois d’avril, l’Association Viticole de Lutry dévoilait à la presse son centième millésime, vinifié par Laurence Keller. C’était, pour cette petite structure, l’occasion de présenter l’habillage flambant neuf de ses flacons. Ses lignes, pures et synthétiques, se divisent en trois gammes. Elles ont été dessinées par Oscar Ribes, un graphiste catalan installé dans la région, dont la plus célèbre réalisation navigue en ce moment sur les eaux de la Méditerranée à la conquête d’une deuxième Coupe de l’America.
S’offrir les services du concepteur de l’identité visuelle d’Alinghi ne suffit toutefois pas à se maintenir à flot dans un marché viticole très concurrentiel. Les associés, qui possèdent des vignes sans être eux-mêmes vignerons, l’ont bien compris. La cave a ainsi diversifié son encépagement depuis 10 ans. Elle propose près d’une vingtaine de produits différents. Pinot Blanc, Chardonnay et Gamaret cohabitent avec des assemblages rouges, rosés et blancs. Le Chasselas, perle du Lavaux, n’a bien sûr pas disparu. Ses multiples versions rappellent que les vignes de la commune se trouvent à cheval sur deux appellations : Villette et Lutry.
L’histoire de l’Association a été pieusement conservée. Elle illustre les tendances qu’a connu la vitiviniculture dans la région. Au début du XXème siècle, la mévente des vins inquiète les propriétaires. Une assemblée populaire est convoquée, qui doit décider de l’opportunité de créer une structure associative communale. Le 17 septembre 1906, 16 citoyens de Lutry s’unissent sous la bannière de Maurice Bujard, futur conseiller d’Etat.
Les archives montrent un marché très instable chahuté par des concurrents étrangers toujours plus envahissants. Les récoltes s’avèrent très irrégulières et peuvent varier d’un facteur cinq selon les années. Le prix payé au kilo de raisin fluctue également beaucoup. En 1919, il dépasse les deux francs, pour chuter à moins de soixante centimes quatre ans plus tard. En dépit, ou peut-être à cause, des fluctuations, le nombre des sociétaires augmente régulièrement jusqu’à atteindre, après la Deuxième Guerre, 132 membres totalisant 70 hectares de vigne. L’apparition de vignerons indépendants et la flambée de l’immobilier ont réduit l’importance de la Viticole. Aujourd’hui, elle compte une septantaine de membres possédant 18 hectares.
La diversité des sociétaires explique sans doute les spécificités de la cave. Alors que la plupart des vignerons du canton, et du Lavaux en particulier, se consacraient à la monoculture du Chasselas, la Viticole commençait à implanter d’autres cépages. En 1959, le Plant du Rhin s’installe sur les parcelles communales. Trois ans plus tard arrive le Gamay. Le Pinot Noir ainsi que le Riesling x Sylvaner montrent le bout de leur feuilles à la fin des années 60.
Il faut ensuite attendre la prochaine crise, celle des années 90 qui nous touche encore à l’heure actuelle, pour que de nouvelles variétés telles que le Gamaret et le Viognier fassent leur apparition. En parallèle, l’œnologue du moment, Patrick Keller, lance une série de vins d’assemblage qui connaissent un succès immédiat.
La Viticole a toujours été en avance sur son temps. Ainsi, en 1968, elle avait réussi un joli coup publicitaire, en envoyant un carton de son nouveau Chasselas, le Jolicoeur, au Docteur Blaiberg, la deuxième personne à avoir subi une transplantation cardiaque. Ce cadeau, très médiatisé, fait encore partie des anecdotes contées dans les cafés du Lavaux.
Truffer Alexandre
©RomanDuVin.ch 2006