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Histoire et culture
Histoire du tonneau, unité suisse et mythe du «Röstigraben»?
6 Juin, 2005


 
Truffer|©RomanDuVin.ch 2005

Depuis un peu plus d’une dizaine d’années, la notion de «Röstigraben» est régulièrement à l’honneur dans les médias romands qui épiloguent sur cette frontière virtuelle supposée séparer le pays en deux. Ce fossé suivrait les limites linguistiques et formerait une barrière culturelle importante séparant deux mentalités, deux façons de voir le monde et deux groupes de population: d’un côté des gens joyeux, sympathiques, ouverts au monde, modernes, sincères et parlant une langue chantante et poétique (NOUS); de l’autre, des hordes conservatrices, au sang plus froid que leur accueil, à l’esprit étroit comme leurs vallées, parlant des dialectes aussi abominables que rugueux et incompréhensibles (EUX).

 

Bien sûr, le lecteur attentif pourra objecter que ces mêmes observateurs qui, lors d’une votation ou d’une élection perdue, stigmatisent si bien les différences irréconciliables et consubstantielles à l’appartenance linguistique et nient toute «suissitude», louent le génie helvétique lorsque la Suisse fait un résultat potable à l’Eurovision. Le cœur de chaque Helvète de tout âge et de toute condition bat alors à l’unisson dans chaque foyer situé  entre Genève et Romanshorn pour nos représentants nationaux qui symbolisent si bien les valeurs éternelles et le patrimoine culturel suisse et ce, même si la chanson est une rengaine anglaise interprétée par des Estoniennes…

 

Cette discussion serait risible si elle ne recouvrait une question essentielle: possédons-nous des traits communs culturels ou sociaux qui différencient le Romand du Français comme l’Alémanique de l’Allemand et qui nous caractérisent comme Suisse? Si la plupart de nos compatriotes répondront que seule la connaissance du jass est un trait vraiment national, les auteurs étrangers trouvent de nombreux traits communs à tous les Helvètes (les sceptiques peuvent lire Xenophobe’s guide to the Swiss de Paul Bilton). 

 

Au cours de mes recherches sur le monde du vin en Suisse romande, j’ai eu une discussion avec M. Thierry Grosjean, le propriétaire du château d’Auvernier, qui m’a exposé une théorie aussi intéressante qu’audacieuse, partant d’une constatation qu’il avait faite sur la limite entre l’utilisation de la barrique par les vignerons comparée avec celle du foudre.

 

Le tonneau a été utilisé depuis deux millénaires par les territoires latins basés sur le système économique de la latifundia, grand domaine appartenant à un propriétaire terrien et travaillé par des journaliers ou des esclaves. Cette organisation sociale centrée autour d’un petit nombre de personnes possédant de la terre suppose que ceux-ci ne destinent pas leur culture à un usage personnel mais au commerce puisque les autres membres de la société ne détiennent pas de lopin leur assurant une autosuffisance. Par contre, ils possèdent de l’argent, perçu pour leur travail, et peuvent acheter des biens. Afin d’écouler leurs marchandises, les négociants des latifundia ont utilisé surtout la barrique, ou ses équivalents régionaux, ce petit tonneau aisément manipulable et transportable facilement sur de longues distances.

 

A l’inverse, les territoires germaniques fonctionnaient selon le système communautaire de l’Allmend, qui dérive de «Alle Menschen» soit «tous les hommes». Chaque homme libre du village possédait des terres de taille similaire ainsi qu’une part des produits récoltés sur les terres de la communauté qui étaient travaillées par tous et dont les profits étaient divisés. Cette vision du monde suppose que ce n’est pas le négoce mais l’autosubsistance que visaient les propriétaires terriens. Dans ce contexte, les vignerons des régions germaniques utilisaient des fûts en bois de grande capacité, les foudres, qui recevaient la récolte du village ou de la communauté mais n’étaient pas destinés au transport. Celui-ci se faisait aussi en tonneau de petite contenance, mais ces barriques ne servaient pas à entreposer le vin.

 

En ce qui concerne la Suisse, on pourrait imaginer que les cantons viticoles romands faisaient usage de barriques alors que les régions alémaniques se servaient de foudres et que la frontière entre les deux suivrait plus ou moins la barrière des langues. Eh bien, pas du tout! La limite barrique/foudre suit bien une frontière, celle de la Suisse politique. Ainsi, Neuchâtel n’a jamais utilisé de barriques jusqu’à ces vingt dernières années alors, qu’à moins de deux cents de kilomètres de là, la Bourgogne et le Jura mettent en tonneau leurs crus depuis l’époque gauloise. De même, les vignerons genevois, vaudois et valaisans n’ont adopté les barriques que ces dernières décennies et de nombreuses caves conservent des foudres de plusieurs milliers de litres alors qu’une fois la frontière passée, la Savoie s’enorgueillit d’avoir fait découvrir le tonneau aux Romains.

 

Cette limite entre système communautaire utilisant le foudre et système latifundiaire préférant la barrique, ou ses équivalents, rattache donc la Romandie à la Suisse germanique et non aux régions francophones voisines. Voilà de quoi apporter des arguments aux opposants de la notion de «barrière des röstis». Le tonneau montrerait donc que les Romands ne sont pas des Latins à la mentalité antagoniste de celle des Alémaniques, mais ils sont les descendants de peuples germaniques qui ont préféré adopter une langue romane plutôt que garder leur dialecte.

 

Il faut néanmoins préciser que cette hypothèse n’a pu être ni confirmée ni infirmée par les experts des musées vaudois et valaisans de la vigne, car aucun d’eux ne possède d’étude sur l’histoire du tonneau et ses implications sociales. Si des lecteurs peuvent apporter des éléments soutenant ou démontant cette théorie, je serais heureux de les entendre et de les publier.

 

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