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Histoire et culture
Et Noé planta la vigne
7 Mar, 2005


Truffer/©RomanDuVin.ch
La vigne tient une place centrale dans la culture des peuples qui la cultivent. Elle a donné naissance à de nombreuses légendes sur son développement et son apparition. Parfois, on la présente comme un cadeau du Diable, souvent comme celui d’un dieu, mais, dans tous les cas, l’histoire de l’homme qui le reçoit et découvre le vin constitue un épisode important de la mythologie.

 

L’Ancien Testament ne fait pas exception à la règle. La Genèse nous dit que :

 

Noé se mit à cultiver le sol et planta une vigne.

Il but du vin, s’enivra et se découvrit au milieu de sa tente.

 

Le premier geste qu’accomplit Noé après avoir offert un sacrifice à Dieu consiste à planter de la vigne et à faire du vin, ce qui le conduisit à se soûler et à maudire une partie de sa descendance. Laissons de côté la partie qui traite de l’alcoolisme et concentrons-nous sur ce premier acte de Noé à la sortie de l’arche. Si ce petit passage possède une grande importance, c’est que Noé n’est pas n’importe quel personnage biblique, surtout à ce moment précis. Il demeure, avec sa famille, l’unique survivant du Déluge, le sauveur de la création engloutie par les flots. Lorsqu’il débarque sur la terre, il faut le considérer comme un nouvel Adam: soit le premier homme à poser le pied sur une planète nouvelle, dont toutes les manifestions antérieures ont été détruites par un phénomène cataclysmique. Noé incarne, au moins autant qu’Adam, notre père, le patriarche dont descend toute l’humanité. De plus, la Bible décrit Noé comme un homme juste et intègre au milieu de ses contemporains, ceux-ci formant une société corrompue devant Dieu et pleine de violence qui mérite et reçoit un châtiment terrible. Dans ce contexte, le premier geste de ce juste, père du genre humain prend une dimension symbolique importante. C'est pourquoi la plantation de cette vigne peut nous inspirer quelques réflexions.

 

L’existence ou non d’une inondation ou d’un raz-de-marée dévastateur à l’époque de Noé demeure un sujet controversé. Dans tous les cas, la plupart des mythologies indo-européennes relatent cette catastrophe aquatique qui balaie le monde des premiers âges et de laquelle ne se sauvent que quelques individus. Ceux-ci deviendront les aïeuls d’un monde que l’Antiquité voyait comme moderne. Malgré cela, il ne faut se focaliser sur l’aspect aquatique du symbole. Les civilisations qui intègrent le phénomène diluvien dans leur mythologie se trouvaient en bord de mer et connaissaient par expérience les pouvoirs dévastateurs de cet élément. Il paraît normal que, pour une société maritime, tout changement total et radical de mode de vie implique la participation de l’eau.

 

En considérant le Déluge comme une rupture fondamentale avec une époque antérieure, on peut déduire que la plantation de la vigne et la fabrication du vin par Noé symbolise l’ère nouvelle. Pourquoi, dans ce cas, parler de viticulture alors que l’on pourrait s’attarder sur la culture du blé ou des brocolis? Parce que la culture viticole implique la sédentarité. Comme il faut trois ans pour obtenir une première récolte et ceci après des soins continus et constants, seuls des peuples ayant abandonné le nomadisme peuvent envisager la culture de la vigne. Ainsi, l’abandon d’une organisation de chasseurs-cueilleurs se déplaçant à la suite du gibier pour développer une civilisation qui réside de manière permanente sur le même territoire et vit de l’élevage ainsi que de l’agriculture pourrait être ce changement radical de mode de vie symbolisé par ces 40 jours de précipitations.

 

Cependant cette vision des choses n’explique pas tout et omet la dimension apocalyptique des pluies bibliques et de ses équivalents des diverses mythologies. Une explication d’inspiration médicale considère que le Déluge consista en un empoisonnement généralisé des diverses sources qui rendit l’eau mortelle et provoqua des ravages dans la population. Afin de survivre, il fallut inventer un breuvage qui ne fut pas contaminé par l’eau polluée, le vin, pur de toute pollution, qui sauva les peuples de l’Ancien Testament. Dans d’autres récits mythiques, notamment ceux de l’Inde védique, l’invention de la bière, une autre boisson fermentée –donc non corrompue par l’eau et ses bactéries- survient juste après le Déluge.

 

Cette théorie peut sembler audacieuse, mais il convient de se souvenir que l’eau potable est une «invention récente». Jusqu’au milieu du XIXème siècle, la plupart des villes et des villages ne disposaient pas de systèmes d’égouts performants et de nombreux lacs, rivières et ruisseaux abritaient les agents pathogènes du choléra ou du typhus. A Lausanne, par exemple, on considérait l’eau du lac impropre à la consommation et les conduits construits au début du XXème amenaient la précieuse ressource de montagnes situées à une quarantaine de kilomètres de la ville.

 

A notre époque, l’eau des robinets helvétiques ne présente plus aucun danger. C’est pourquoi le vin a perdu son rôle de saine boisson pour devenir, selon les avis, un plaisir, un péché ou une passion. Mais, quelle que soit notre position, n’oublions pas que le vin a peut-être sauvé l’humanité en la préservant des épidémies consécutives à l’empoisonnement des sources.

 

 

Sources bibliographiques :

 

Genèse, chapitres 6-9.

Michel Serres Discours du 6.07.2003 à St-Pétersbourg

www.jewishencyclopedia.com

                           

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